Retour sur les cyberattaques de l’Élysée

Pas de sources, pas de certitudes, pas d’infos… pas grave.

Le 11 juillet au matin, le Télégramme de Brest créait l’émoi : l’Élysée aurait été cyber-attaqué à deux reprises les 6 et 15 mai 2012, selon une source aussi bien informée qu’anonyme. Cette information de premier ordre ne méritait apparemment pas l’emploi de l’indicatif. Une humilité bienvenue : l’article du Télégramme (devenu payant, malheureusement) se nourrit d’un cocktail saisissant de sources non-vérifiées et de stéréotypes maladroitement articulés autour de faits sans liens entre eux.

Car si le témoignage d’un officiel inévitablement « proche » de l’inévitable « dossier » constitue le cœur de l’information du quotidien breton, cette source n’en reste pas moins évasive. De ces deux attaques, on ne sait finalement rien : ni le mode opératoire (attaque par déni de service ou véritable hack ?), ni ses conséquences. Tout juste apprend-on qu’elles seraient survenues les 6 et 15 mai 2012 (le jour de l’investiture de François Hollande, donc), et qu’il aura fallu trois jours aux services de l’Élysée pour reconstruire une partie de leur système d’information. Ce dernier fait est typique de la donnée qui ne donne rien. Sur des sites plus spécialisés, on nous rappellera plus tard qu’il s’agit d’une durée relativement courte, qui ne permet pas de jauger de la gravité d’une éventuelle attaque. Mais qu’importe. Notre vaillant investigateur garde une carte dans sa manche pour s’assurer une reprise automatique et générale : la menace chinoise.

Que ne ferait-on sans les chinois ! Pas un sujet sur la cybersécurité sans un laïus sur les unités de pirates gouvernementaux d’élite, malveillantes et innombrables fourmis hyper-connectées, qui sillonneraient sans relâche les eaux si peu pacifiées de nos Internets pas encore tout à fait civilisés. Et tant pis si le journaliste est ici tout juste allusif et que rien ne vient étayer ce bout d’hypothèse à l’arrière-goût de pifomètre : les chinois nous ont (encore) attaqué, le jour même de l’investiture présidentielle, et il est temps d’en parler. Beaucoup. Partout. L’information est en marche et elle ne peut pas se permettre d’avoir quelques heures de retard, quitte à remettre la vérification à plus tard. De TF1 au Monde.fr, de 20 minutes au Figaro, la nouvelle essaime en quelques heures. Et même les parutions plus spécialisées, pourtant habituées à décrypter les annonces concernant le hacking de grands sites, se laissent prendre au jeu, tels PC Inpact, ZDNet ou le Journal du Net.

Chinoise attendant son heure pour accabler l'occident de ses compétences de hacker sur-entraînée

Ne vous fiez pas à son air serein : les chinois n’attendent qu’une seconde inattention pour pirater les sites occidentaux.

La plupart des sites d’actualité ne font pas dans le détail et ne prennent pas non plus la peine de retravailler l’angle. Le journaliste du Télégramme, face à un article qui s’essouffle dès ses premières phrases, avait judicieusement branché le respirateur artificiel en convoquant les deux attaques informatiques les plus médiatisées, celles de Bercy, quelques jours avant le G20 de 2011, et celle d’Areva ; des épisodes qui avaient donné lieu à des crises d’espionnites quasi-sinophobes jusque dans les grands quotidiens nationaux (mention spéciale au Parisien). Ça tombe bien, et ça permet aux rédactions d’aller vite, puisqu’elles ont déjà le matos sous la main. On ressort les visuels de claviers effrayants, on ressert la soupe de l’Internet menaçant, sophistiqué, et contre lequel on ne peut rien, et hop ! L’article est bouclé, au suivant.

Et puisqu’on donne dans la supputation enfin affranchie du carcan bien pénible de la vérification et des certitudes, autant y aller franchement. Le lendemain, Atlantico claironne. Exclusivité ! Scoop ! La menace serait turque ! Mais, ah, toujours pas de preuves ni d’informations complémentaires, « selon des informations obtenues par Atlantico », e basta. On en vient à se demander si la seule utilité de cette « révélation » n’est pas de faire le lien avec d’autres affaires d’attaques informatiques qui avaient fait la Une lors du vote de la loi visant à pénaliser la négation du génocide arménien, afin de s’attirer un peu de trafic supplémentaire. Mais ce serait du mauvais esprit.

La conclusion de cette affaire est à l’image de ce qui l’a initié. Le 12 juillet, l’Élysée « confirme » ! Nouveau branle-bas de combat dans les web-rédacs, nouvelle vague de titres. Et pourtant, tout ce que l’Élysée confirme, c’est que les rares informations qu’avançait le Télégramme sont erronées. Des attaques ont eu lieu, mais elles se seraient déroulées bien avant l’investiture de François Hollande. Or, que des sites officiels soient exposés à de telles attaques n’est en rien une nouveauté. Le mode opératoire, ses conséquences, les mesures mises en place seraient en revanche des terrains fertiles pour le journaliste high-tech. Enfin, pourvu que la priorité soit d’enquêter, et non de relayer.

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Une réflexion sur “Retour sur les cyberattaques de l’Élysée

  1. […] Ces révélations parues dans son édition du 21 novembre 2012 reviennent en fait sur une histoire  déjà traitée sur le blog : le piratage du système informatique du « château » en mai, découvert par le […]

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