Laurent Joffrin, la peur du vide

Une rumeur et quelques lecteurs surpris : il n’aura pas fallu grand-chose pour que le directeur de la publication du Nouvel Obs harnache son cheval de bataille et décide de mener une charge héroïque contre Internet et la supposée impunité juridique qui y règnerait.

Laurent Joffrin impuissant face aux rumeurs du Web.

Transmettre une chaîne de mail à 30 contacts peut vous éviter une mort atroce, mais elle peut aussi déclencher la colère d’un des grands éditorialistes français. Le 27 août, Laurent Joffrin publie une virulente tribune dans l’édition en ligne du Nouvel Observateur. Intitulée « La commission Jospin et les dérives du web », celle-ci revient sur un pamphlet qui circulerait dans les boîtes mail de certains lecteurs de son hebdomadaire. Ce dernier est d’une banalité affligeante : il accuse la commission de déontologie menée par Lionel Jospin de népotisme, et prétend par ailleurs révéler les salaires et les émoluments colossaux de ses membres et des intervenants. Quelques secondes de recherche permettent de retrouver le texte original, qui est l’archétype de ces chaînes de mails militantes qui circulent depuis qu’Internet existe : truffé de fautes et d’imprécisions, mis en page à la truelle et à peu près aussi crédible que le message du vice-roi du Niger promettant une belle récompense en échange d’un simple mandat-cash sur un compte Western Union domicilié au Ghana. L’information est d’autant plus simple à vérifier que la rumeur a déjà été abondamment commentée et démontée par les médias de tous bords et ce depuis le… 25 juillet : ainsi, dans le Figaro (repris par Rue89), mais aussi à France Télévision et sur Le Monde.fr, pour ne citer qu’eux.

Finalement, il n’y a guère que le Nouvel Observateur pour ne pas en avoir fait état… Mais cela, Laurent Joffrin ne s’en soucie pas. Peut-être piqué au vif par les imprécations provoquantes du texte (« Où êtes-vous amis journalistes à l’indignation si prompte mais si sélective ? Vous qui trainiez dans la boue Eric Woerth ou Jean Sarkozy, sur des soupçons diffusés en boucle au quotidien ! »), l’éditorialiste va se fendre d’une tribune vengeresse. Notre Don Quichotte, soucieux de débusquer et de traquer les forces maléfiques qu’il croit deviner derrière ce texte, va donc abaisser la visière de son casque et éperonner sa jument ; et plutôt que de désarmer simplement le propos, il se lance à l’assaut d’une collection hétéroclites de moulins à vent, accusant tour à tour les complotistes, les chroniqueurs aigris, l’opinion publique, l’extrême-droite, l’extrême-gauche et surtout Internet de propager rumeurs, fausses informations et –pêché suprême ! – de critiquer la presse. « Cette partie des critiques des médias (…) ne cherchent pas à les améliorer, mais, pour des raisons idéologiques complexes, à les discréditer, analyse-t-il. A l’extrême-gauche parce qu’ils les tiennent pour des agents du grand capital (pour faire court), à l’extrême-droite parce qu’ils les accusent d’être tenus par les partisans de la « pensée unique mondialiste et droit-de-l’hommiste ». » Et de poursuivre, avec une mesure et une nuance rares : « les accusations les plus folles, protégées par le vide juridique qui préside au fonctionnement de la Toile, peuvent circuler librement, détruisant les réputations, accréditant les visions les plus complotistes de l’Histoire, faisant, en tout état de cause, le jeu des extrêmes et des adversaires de la démocratie. »

Dangereuses boîtes e-mail

On croit rêver. Le supposé « vide juridique » d’Internet serait à l’origine de ce discrédit sur la presse, ce qui ferait de ce média non seulement un instrument d’extrémiste, mais carrément l’adversaire de la démocratie. Et Laurent Joffrin n’hésite pas à y aller franchement. « Par un étrange renversement, une partie du public considère que ce qui circule anonymement sur le Net est plus fiable que les informations publiques et vérifiées publiées dans les journaux ou sur les sites des organes d’information qui ont pignon sur rue » tonne-t-il. « Par capillarité, de boîte e-mail en boîte e-mail, le texte circule sans que personne ne puisse s’y opposer et sans que les vraies informations sur le sujet, publiées par la presse sérieuse, ne soient jamais prises en compte. »

Une boîte au lettre d’extrême gauche, remplie à craquer de rumeurs non-approuvées par la presse sérieuse.

Le glissement sémantique est accompli : la cible de Laurent Joffrin, ce n’est pas le message, c’est le messager, cet Internet incontrôlable, obscur, gigantesque, où règne la méchanceté, la médisance et la malignité, hors d’atteinte des lois de la République.

Faut-il vraiment rappeler à Laurent Joffrin qu’Internet n’a rien d’une zone de non-droit ? Que les restrictions sur la liberté d’expression s’y appliquent, comme partout en France ? Que l’on s’y poursuit en diffamation et pour injure, pour contrefaçon, et que les blogueurs ont, à l’instar des titres de presse, l’obligation légale de publier des droits de réponse ? Que le contenu des correspondances privées est précisément protégé par le code civil, au nom du respect de la vie privée ? Ce serait sans doute inutile. Laurent Joffrin ne fait qu’adhérer pleinement à des préjugés poussiéreux, rejoignant les rangs de tous ceux qui, de Nadine Morano à Jean-Louis Masson, estiment qu’il est préférable d’interdire la critique plutôt que d’y répondre. Quitte à oublier au passage que la « presse sérieuse », si chère à Laurent Joffrin, n’est toujours pas régie par un code de déontologie contraignant légalement. Mais ce « vide juridique » là ne mérite sans doute pas un éditorial dans le Nouvel Observateur.

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