Petit guide à l’usage des « débranchés »

Il y a quelques jours, l’agence de communication Havas Media publiait sur le site de partage Slideshare une longue étude marketing de 97 pages se penchant sur une population jusqu’ici ignorée (ou en tout cas ignorée des communicants) : les « débranchés ». Entendez, ceux qui ne se connectent pas ou peu à Internet.

Ca va trancher chérie !

Essaie encore ! Dans « Le Parisien », Inès débranche… le câble d’alimentation de son Mac.

Cette étude, qui se base sur un panel de 412 personnes de plus de 18 ans (selon le document) peut au moins se targuer de disposer d’une base de données plus larges que l’habituelle étude américaine qui fait le bonheur des rédactions. 412 personnes, c’est néanmoins encore très peu. Mais surtout, Havas Media réalise une étude de marketing. Son rôle n’est pas d’étudier scientifiquement une réalité sociale, mais bien de segmenter une population pour en définir des « cibles », qu’elle cherche à faire consommer. Un rôle intéressé et mercantile, à ranger auprès des sondages d’opinion et de leur fiabilité légendaire.

Et pourtant, cette étude va entraîner dans son sillage nombre d’articles reprenant ses conclusions et ses chiffres. Il ne manquait plus que l’illustration. Car oui, avec la multiplication des articles et reportages sur le supposé « phénomène » des supposés « débranchés », personne n’est à l’abri d’un micro-trottoir. Voici donc quelques éléments de langage pour répondre à ce journaliste qui s’extasie benoîtement sur votre capacité à couper votre téléphone.

La technologie vous a changé

Elle est bien pratique, cette petite musique de la technologie qui pervertit, alors n’hésitez pas à la reprendre à votre compte. Le passé c’était avant, et depuis rien n’est pareil. Dans le Parisien, l’auteur Thierry Crouzet évoque « une dictature du temps réel ». « Petit à petit, on s’est tous imposé un dogme selon lequel il faut répondre au moindre mail dans les vingt-quatre heures. Et pour les tweets, c’est carrément dans la minute ». Toujours dans le parisien, un père et une mère de famille confirment et détaillent leur calvaire : « C’était devenu insupportable, quand nous étions à table avec les enfants, d’entendre la petite sonnerie annonçant un nouveau mail… On se sentait obligés de se précipiter pour regarder : ça nous démangeait les doigts… »

Le ton est donné : flagellez-vous, sans hésiter à rejeter occasionnellement la faute sur un « on » vague et finalement bien pratique. Les variations ne manquent pas, et le Parisien en explore toutes les nuances avec le témoignage de Nadia, qui fredonne un autre air populaire (déjà décortiqué sur le blog) : celui des réseaux qui nous rendraient plus égoïstes. « [Facebook] accentue le côté égocentrique qu’on a en nous et pousse à la moquerie, aux commérages », confie Inès au quotidien. Outre-manche, le Guardian choisit l’expertise et s’adresse à un ancien membre du collectif de hackers Lulzsec contraint de vivre sans Internet par décision de justice. « Nos vies sont réduites à de courtes expositions ou tweets, semblables à des publicités. Un flot constant de bêtises remplit page après page, dévorant notre créativité. » Ironique, de la part du membre d’un groupe connu pour son autodérision et sa volonté affichée de pirater « pour le lulz », c’est-à-dire pour l’amour de la plaisanterie.

Vous avez souffert, mais vous avez survécu !

Vous venez d’expliquer en long, en large et en travers comment vous étiez devenu un être dépossédé de toute créativité, obsédé par son nombril et compulsivement cramponné à son téléphone. Il est donc temps de raconter votre renaissance. Ainsi, à l’occasion de la sortie de son livre « J’ai débranché : comment revivre sans Internet après une overdose » (Fayard) racontant son « burn-out » et sa coupure définitive avec Internet, Thierry Crouzet se livrait au Point en avril 2012 : « Quel choc de me retrouver face à moi-même, sans la moindre sollicitation extérieure ! Au début, j’ai eu peur de cette vacuité, puis je me suis surpris à rêvasser en terrasse de café, au bord de l’eau ou allongé au sommet d’une montagne. Ne rien faire était magnifique. Ne penser à rien. Respirer, c’était tout. » Magnifique, c’est le mot.

Parfois, les journalistes cessent de s’appuyer sur ces récits ponctuels, et plongent eux-même en immersion dans cet enfer a-numérique. Ainsi, Jenna Wortham, du New York Times, n’hésite pas à se mettre en péril pour plonger elle-même dans cette aventure hors du commun. Invitée à se séparer de son téléphone lors d’une journée à la piscine, elle raconte : « Finalement, l’anxiété a cessé. J’ai commencé à voir mon absence de connexion digitale comme un sursis. Se prélasser au soleil et discuter avec un ami sans l’intrusion des SMS et des alertes semblait absolument merveilleux. Cette nuit, j’ai même éteint mon téléphone tout en me mêlant à une fête, satisfaite d’être à un seul endroit pour la soirée sans me demander si une autre fête annoncée en ligne promettait d’être meilleure. » Ce récit haletant – on est à deux doigts du journalisme de guerre ! – Jenna Wortham le conclut par un enseignement universel : « Ce jour à la piscine (…) m’a rappelé le charme d’une vie moins connectée – une vie qui n’a pas besoin d’être photographiée ou enregistrée, ou comparée avec celle d’un autre. » Le lieu commun de l’égocentrisme des réseaux sociaux a décidément la vie dure…

Cette déconnexion vous a rendu meilleur

Maintenant que vous avez eu votre révélation, il faut annoncer au monde que cela en valait la peine. Paul Miller vous montre la voie. Pendant un an, il a décidé de raconter pour le site spécialisé américain The Verge ,sa vie sans Internet. Et , tout comme lui, vous ne devez pas lésiner sur les effets positifs que ce choix a sur votre vie. « Les deux premières semaines ont été comme un brouillard zen. Je ne me suis jamais senti aussi calme et heureux de ma vie. Jamais. (…) J’ai acheté des exemplaires de Homère, Platon, Aristote, Hérodote et d’Eschyle. J’écrivais à un rythme incroyable. (…) Sans Internet, tout me semblait nouveau. Chaque observation non-tweetée de la vie quotidienne me paraissait sacrée. Chaque conversation se déroulait face à face ou au téléphone, et était remplie d’une centaine de nouvelles nuances. L’air sentait meilleur. Mes phrases me semblaient moins tordues. J’ai perdu un peu de poids. » Tout y est : Paul Miller est plus heureux, plus intelligent, plus créatif, plus mince. On s’attendrait presque à ce qu’il rencontre l’amour et qu’il gagne au loto. Les marabouts du boulevard Barbès peuvent aller se rhabiller, la presse a la solution : coupez simplement Internet !

N’hésitez surtout pas à en faire des tonnes

C’est sans doute le plus important. Pour vous faire une place parmi les témoignages qui s’étalent sur tous les sites d’actualité, il faut impérativement que vous forciez le trait. Soyez imaginatifs, audacieux, excessifs ! Transcendez le quotidien ! Par exemple, ne dites pas que vous allez courir pour vous changer les idées quand vous en avez plein la tête, mais imitez plutôt Grégor, cité dans Le Monde (article payant). Ce dernier pratique «la course à pied, le running, le jogging. Comme pour s’enfuir. Ou se retrouver. Déconnecté du réseau mais à l’écoute de mon pouls ». Vous préférez pédaler ? Pas de panique ! Suivez Clément, qui prend son vélo et roule pour se détendre, « sans montre ni téléphone ni circuit planifié. Juste le plaisir de ne plus rien contrôler. Sentir le vent et mon souffle, rien d’autre. » Votre témoignage est précieux parce qu’il est emphatique ; vos sensations doivent être au cœur de celui-ci.

Et si le ridicule ne vous fait pas peur, laissez-vous complètement aller, à l’instar de Thierry Crouzet, qui se lance dans les colonnes du Point dans un véritable vagabondage lyrique, à la limite de l’hallucinatoire. « Nous ne sommes pas encore des cyborgs. Notre corps nous est indispensable. La déconnexion me l’a rappelé presque avec brutalité. J’ai éprouvé des sensations physiques sublimes. Respirer devenait par moments un bonheur. Cligner des yeux au bord de la mer éblouissante. Apprécier les caresses d’un rayon de soleil. Toutes ces petites expériences provoquèrent en moi des explosions de joie. Mon corps s’était remis à vivre avec intensité, parce que j’étais en train de comprendre que j’étais mortel. Il était à nouveau temps de vivre. »

XKCD - Toujours pertinent

« Est-ce qu’il t’es déjà arrivé de ranger ton téléphone et de simplement prendre le temps de respirer et de rester seul avec tes pensées ?
– Oui, une fois, et c’était terrifiant. »

Surtout, ne dites pas qu’Internet n’est qu’un outil

C’est tentant. Vous vous dites peut-être que, finalement, Internet n’est que ce que l’on en fait. Que l’on est soi-même responsable de ce sentiment d’urgence que l’on s’impose. Que rien ne nous oblige à consulter frénétiquement vos e-mails, et que vous pouvez tout à fait couper votre téléphone de temps en temps. Et que, au fond, Internet Actu a raison lorsqu’il souligne que seule la possibilité d’une connexion rend votre déconnexion si exaltante à raconter qu’à vivre.

Vous n’auriez sans doute pas tout à fait tort. Mais ce propos va à contresens de l’image destructrice d’Internet, que l’espace médiatique cherche tant à imposer.

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2 réflexions sur “Petit guide à l’usage des « débranchés »

  1. […] d’une information « concernante » et les médias peinent désormais à s’en passer, avec des conséquences déjà abordées sur le blog. Il reste encore quelques traces de cette chasse sur le Web, et notamment la page de lemonde.fr […]

  2. […] les plus sombres – les médias l’exploitent souvent sans arrière-pensée. Et qui de promouvoir la sereine authenticité des « déconnectés » d’Internet, de fustiger le narcissisme de la « génération Facebook », ou de souligner les innombrables […]

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