« L’élection la plus tweetée de l’histoire »

Barack Obama, président réélu. Grâce à Twitter ?

Twitter est-il réellement le secret de la réussite d’Obama ?

Explosion de chiffres, déluge de commentaires surexcités : l’élection de Barack Obama et l’annonce de sa victoire directement sur Twitter ont entraîné une pluie d’articles s’enthousiasmant de la nouvelle dimension politique qu’auraient pris les réseaux sociaux, et notamment le site de micro-blogging. Mais les journalistes, si nombreux à utiliser le site, n’auraient-ils pas été victimes de leur propre biais ?

 

« Acteur incontournable », « caisse de résonance très forte»… au lendemain de l’élection présidentielle, les journaux en ligne ne manquaient pas d’adjectifs pour s’extasier de la supposée influence des réseaux sociaux, et de Twitter en particulier, sur la vie politique américaine. Dans « Bits »,  le blog high-tech du New York Times, on parle même de « multiplicateur de force » ; une image militaire employée pour affirmer que le succès de Barack Obama est en large partie dû à son activité sur les réseaux sociaux. Un crédo qui aura trouvé son écho côté français. Aidés par une dépêche AFP fort opportune, la plupart des médias généralistes l’ont claironné de concert : l’élection américaine a été « l’élection la plus tweetée de l’histoire ».

Une dépêche AFP vide de sens

Ce titre – en fait celui de la dépêche AFP – est probablement le plus symbolique. Il fallait bien tout le poids d’une élection américaine, sa masse d’informations à retraiter, la mobilisation maximale dans la totalité des rédactions généralistes pour qu’une telle affirmation soit reprise quasi-unanimement. Car cette expression est davantage qu’une exagération : c’est tout simplement une non-information. Rappelons quelques faits simples :

Le titre est repris en coeur par la quasi-totalité de la presse francophone

Quelques milliers de parution ont repris le titre de l’AFP.

Faut-il donc réellement expliquer en quoi ce titre est aussi racoleur qu’il est vide de sens ? Twitter est un service encore jeune, au nombre d’utilisateurs exponentiel, et une grande activité sur ce réseau lors de l’un des évènements politiques majeurs de la vie politique américaine n’a rien d’étonnant. Mathématiquement, il était inévitable que cette élection soit « l’élection la plus tweetée de l’histoire ». Et pourtant, l’AFP ressent encore le besoin d’étayer son affirmation grâce au témoignage indispensable de Zach Green, communiquant spécialisé dans les réseaux sociaux : « 2008, c’était rien par rapport à aujourd’hui. On assiste à la première vraie présidentielle sur les réseaux sociaux » (repris par La Croixles Échos). Zach Green aurait sans doute pu faire cette prédiction deux ans auparavant, et pour les deux ans à venir, sans aucun risque de se tromper : le premier réseau social, Facebook, est passé de 100 millions à 1 milliard d’utilisateurs entre 2008 et 2012, et la progression de ces deux réseaux sociaux est constante.

Des chiffres, des chiffres, des chiffres, mais aucune perspective

Afin de renforcer leur angle, les médias vont alors avancer toute une série de chiffres sans jamais les relativiser. Pour les trouver, ils n’ont pas eu à chercher bien loin : non seulement la plupart des informations sont publiques, mais Twitter met en ligne le soir même un post de blog avançant le nombre de tweets par minute (TPM) ainsi que d’autres informations complémentaires qui seront reprises par les journalistes (félicitations officielles adressées sur le réseau par d’autres chefs d’État, notamment).

Le Mondel’ExpansionSlateLa CroixLes Échos, mais également les sites des chaînes de télévision BFMTVou France 24 vont ainsi égrener des nombres qui, à première vue, paraissent révélateurs : 327 000 tweets par minute, 23 millions de followers pour Barack Obama et 550 000 retweets pour l’annonce et la photo de sa victoire, ce qui permet à Slate de titrer – avec un soupçon d’ironie – « Barack Obama plus fort que Justin Bieber », le pure player allant jusqu’à affirmer qu’Obama avait enfin « dépassé la barrière des 62 000 retweets » (sans que l’on sache trop pourquoi il existerait une quelconque barrière à 62 000 retweets).

Mais ces chiffres sont-ils significatifs ? Selon les dernières statistiques, on dénombrait environ 140 millions de comptes actifs dans le monde sur le réseau. 50% de ces comptes actifs sont américains. 550 000 retweets correspondent donc à un partage effectué par le chiffre mirobolant de… 0,8 % des utilisateurs américains. De la même façon, lorsque l’on passe les followers de Barack Obama à la moulinette de l’utilitaire « Fake Users », il apparaît que près de 65% de ces derniers – soit en gros 15 millions de followers – sont soit de faux comptes, soit des inactifs. De quoi relativiser quelque peu l’impact des communications du compte @BarackObama, même s’il est certainement, à l’échelle de Twitter, l’un des comptes les plus influents.

L'analyse du compte twitter @BarackObama révèle une forte proportion de faux comptes et d'inactifs.

L’analyse du compte twitter @BarackObama révèle une forte proportion de faux comptes et d’inactifs.

Un média mineur

De manière plus générale, c’est en fait l’influence de Twitter dans son ensemble qui est largement surévaluée par la presse. Un rapport du Pew ResearchCenter datant de février 2012 relève que, bien que ces valeurs soient en constante augmentation, seuls 15 % des internautes américains ont un compte Twitter, et 8 % d’entre eux se connectent au service une fois par jour. À titre de comparaison, ce taux d’adoption grimpe à 52 % pour Facebook avec 167 millions d’utilisateurs américains. Et que dire lorsque l’on met ces chiffres en perspective avec les audiences qu’ont affichées les grandes chaînes d’info que sont CNN, MSNBC ou Fox News le jour de l’élection, cumulant plus de 25 millions de téléspectateurs en prime time ?

Cette extase médiatique sur les statistiques de l’activité de Twitter lors de cette élection méritait donc sans doute plus de recul. Twitter reste encore un média tout à fait mineur en termes d’impact, même lorsque l’on dispose, à l’instar de Barack Obama, d’une véritable armée pour occuper le terrain numérique. Mais est-il encore possible de prendre du recul lorsque le réseau social s’impose, pour de nombreux journalistes, comme un outil professionnel indispensable ?

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