Adgate : et Numerama devint Vénérama

Numérama a-t-il traité équitablement l'AdGate ? - Crédit Numérama

Quand Free prend la décision de ne plus afficher certaines publicités pour ses abonnés, Numérama voit rouge. Article après article, le site d’information spécialisé n’en finit plus d’accabler le fournisseur d’accès à Internet (FAI) et de dénoncer une décision antidémocratique. Une réaction excessive, pour un site à la fois juge et partie dans cette affaire.

Dans le monde du high-tech, la décision de Free a surpris tout le monde. Le 3 janvier, le FAI a en effet procédé à une discrète mise à jour de ses terminaux freebox, incluant – entre autres fonctionnalités techniques – un blocage par défaut de certaines publicités, qui n’apparaissaient donc plus sur les pages internet que visitaient les abonnés de Free. Aux yeux de l’utilisateur, cette modification peut sembler insignifiante, bienvenue, même, pour qui n’apprécie pas l’apparition de publicités lors de sa navigation. Ce n’est pas l’avis de Numerama. Durant 4 jours, le site d’information spécialisé va, à travers la voix de son rédacteur en chef Guillaume Champeau, marteler son indignation et son refus de la décision de l’opérateur. Quitte à sacrifier, le temps d’une violente campagne médiatique, la nécessaire prise de distance entre le journaliste et son sujet.

L’affaire commence par un compte-rendu d’un autre site spécialisé, Freenews. Le 3 janvier aux alentours de 16 heures, ce site découvre l’option, met en garde ses lecteurs et leur demande immédiatement de désactiver cette fonctionnalité. 20 minutes plus tard, Numerama se rallie à cette opinion et traite l’affaire avec un article qui ne laisse aucun doute sur la position de son auteur à l’annonce de la nouvelle : “Blocage des pubs : Free pète un câble !” Une réaction à chaud sur un sujet non moins brûlant, dans lequel le rédacteur en chef du site mène une charge frontale contre la décision de l’opérateur. “Free est totalement irresponsable et menace de porter un coup violent à tout un pan de l’économie numérique !” tonne, dès les premières lignes, l’article. Il faut dire que Numerama sait de quoi il parle. Basé sur un modèle économique où la publicité en ligne assure seule sa rentabilité, la décision de Free remet subitement en cause sa viabilité, sans motif annoncé. C’est ce qui explique les injonctions de Freenews, mais également les prises de positions d’autres blogueurs de renom dont Éric Dupin pour Presse-citron ou encore Manuel Dorne alias Korben pour le site korben.info qui se mobilisent tous pour défendre des publicités qui sont de fait leur moyen de subsistance. Mais peu vont aussi loin que Guillaume Champeau et sa conclusion ulcérée : “Du jamais vu. Même en Chine.”

« Du jamais vu. Même en Chine. »

Car le rédacteur en chef de Numerama ne craint pas l’excès. À 18 heures, soit une heure et demie plus tard, un nouvel article est publié pour dénoncer le “problème démocratique” que poserait le FAI. Et si l’auteur concède cette fois que Numerama “est juge et partie dans cette affaire”, il défend mordicus son analogie entre le blocage d’une partie de la publicité aux pratiques de l’une des pires dictatures au monde : “Il faut regarder la décision de Free comme un précédent démocratique incroyablement dangereux. D’où notre conclusion incomprise sur l’article précédent : « Du jamais vu. Même en Chine ».” Sur le fond, l’argument de Numerama est valide : Free prend en effet la liberté de bloquer (de manière réversible pour l’utilisateur, cependant) une partie du contenu disponible sur Internet. Mais cette comparaison à la situation chinoise, où la consultation de certains sites est totalement impossible, l’information contrôlée et les internautes surveillés et régulièrement arrêtés, est tellement hors de propos qu’elle en paraît pour le moins absurde.

Durant quatre jours, Numerama va pourtant poursuivre sa campagne médiatique contre la décision de l’opérateur, martelant ses arguments à longueur d’articles qui ressemblent de plus en plus à des tribunes. Le jour même, à 22 heures, nouvel article intitulé “Free ne bloque pas que la publicité !” En cause, le fait que le FAI bloque également un outil couramment utilisé par les webmasters pour mesurer le nombre de visites que reçoivent leurs sites, Google Analytics. Numerama tempête : “Il n’aura pas fallu longtemps pour découvrir un premier cas de surblocage, qui montre que la mesure prise par Free va au-delà du simple blocage de la publicité.” Sans oublier le désormais inévitable “précédent démocratique” qui se décline à l’envie, dans ce même article d’abord : “Free crée en effet un dangereux précédent en activant par défaut une option de filtrage (…) Ce qui est en apparence « cool » est en réalité redoutable et appelle à une forte régulation.” Puis dès le lendemain : “L’attitude de Free est irresponsable et crée un précédent démocratique dangereux en ce qu’elle montre qu’un FAI français est prêt à déployer un filtrage par défaut sans en informer ses abonnés”. Savoureuse ironie, ce dernier article voit Numerama faire mine de déplorer les  “nombreuses réactions, y compris extrêmes” des webmasters qui décident de ne plus accepter les freenautes sur leurs sites ; les analogies chinoises sont sans aucun doute bien plus nuancées…

Xavier Niel, patron de Free, à Le Web en 2012 - ©Le Web

Xavier Niel, patron de Free, à Le Web en 2012 – ©Le Web

S’indigner à en oublier l’essentiel

Ce battage médiatique ne suffit pas à Numerama, qui décide, vendredi 4 janvier, de repousser la déontologie journalistique le temps d’un article, pour s’adonner à un exercice de politique-fiction surréaliste. Dans un article intitulé “Et Free coupa l’accès aux sites terroristes”, Guillaume Champeau met en scène une conversation fictive entre Jean-Jacques Urvoas, ministre de l’intérieur fantasmé d’un hypothétique gouvernement Valls, et Xavier Niel, fondateur et P-DG de Free. Dans l’imagination du journaliste, le ministre exige du patron rien de moins que le blocage des sites qualifiés de terroristes, dont ceux qui soutiennent les actions contestataires à Notre-Dame-des-Landes, à des fins évidemment électorales. Guillaume Champeau clôt cette conversation caricaturale par un commentaire définitif “Fiction ? Bien sûr. Mais pas si éloignée du danger qui menace.” Numerama a franchi le Rubicon : dans sa colère, le site a quitté le journalisme d’investigation pour se consacrer à un journalisme d’imprécations où les faits semblent bien accessoires. Et quand la poussière retombe et que Free décide de revenir sur le blocage, le lundi 7 janvier, le site spécialisé ne peut plus démordre. Il titre “Free désactive le bloquage de la publicité, mais le mal est fait”, parle d’un FAI “qui restera marqué au fer rouge”, et qui “ne pourra pas nier [qu’il était prêt à bloquer des contenus lorsque] des lobbys (…) demanderont qu’un tel blocage soit mis en œuvre”.

Il n’est pas anormal qu’un média prenne parti. Si tous revendiquent une certaine objectivité, la recherche de la vérité amène régulièrement la confrontation avec le pouvoir, qu’il soit économique ou politique, ce qui pousse les journalistes à défendre une thèse ou une opinion en particulier face à un discours qui peut être majoritaire ou institutionnel. Mais il est frappant de constater que Numerama, tout à sa colère et à sa révolte, en a oublié de donner à ses lecteurs la clef indispensable pour bien comprendre la décision de Free. En plein bras de fer avec Google sur des questions subtiles d’interconnexions (décrites avec talent ici ou ), le blocage décidé par l’opérateur ne concernait de fait que les régies et les outils proposés par le géant américain. La fonctionnalité introduite par l’opérateur n’était donc que le dernier acte d’un affrontement économique complexe entre Free et la firme de Palo Alto. Une lutte d’une importance capitale pour l’avenir d’Internet en France… que Numerama n’abordera jamais durant l’affaire, malgré six articles publiés en quatre jours.

Le site spécialisé aura préféré, en définitive, l’indignation à l’explication. Un manquement regrettable, largement causé par la dépendance du site à la publicité. Cette brève affaire rappelle donc à quel point les rapports économiques mettent en péril le traitement équilibré et approfondi de l’information ; un problème qui n’est certainement pas l’apanage de la presse classique.

Publicités
Tagué , , ,

12 réflexions sur “Adgate : et Numerama devint Vénérama

  1. Faut pas oublier que numerama n’est rien d’autre qu’un comparateur de prix qui mélange les genres en toute hypocrisie…

  2. L-observateur dit :

    Bien vu.

    J’ai d’ailleurs quitté définitivement Numerama au bout de 10 ans. On ne vend pas sa déontologie pour une régie publicitaire.

  3. FRUiT dit :

    J’ajouterais même, on ne vend pas sa déontologie, tout court !

  4. @Gregoire tu as déjà tapé « presstic » sur infogreffe ? C’est le nom de la SARL qui édite numerama.

  5. zig et puce dit :

    Numerama a définitivement cessé d’être un site d’information pour devenir un site de propagande. Il dénonce le lobbying mais le pratique activement.

  6. Laskov dit :

    Il y a un bail qu’il n’y a plus trop de communication entre les lecteurs et les admin de numérama… D’ailleurs on ce demande s’il n’y en a jamais eu un jour… Et oui Numerama n’a plus du tout sa splendeur d’antan… Bref il va sans dire que sa disparition passera plus ou moins inaperçu étant donner que les intervenant fuient un bâtiment en perdition

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :