Qui veut la peau de Kim Dotcom ?

Kim DotcomLorsque le médiatique fondateur de Megaupload lance son nouveau service, baptisé Mega, la presse high-tech grince des dents et passe à l’attaque… Mais que vaut à Kim Dotcom tant de méfiance, voire d’hostilité ?

Le 19 janvier, soit un an après son arrestation pour association de malfaiteurs, Kim Dotcom, le fondateur de Megaupload, annonçait l’ouverture de son nouveau service de téléchargement, Mega. Auréolé de sa double gloire de créateur de l’un des plus célèbres services de téléchargement au monde et de  grand résistant face à la très puissante Motion pictures of america association (qui représente les intérêts des ayants-droits aux USA) l’entrepreneur avait les moyens de mettre sur pied un évènement d’ampleur mondiale. Ce lancement en fanfare n’était rien de moins que l’aboutissement d’une campagne médiatique d’un an savamment orchestrée, mêlant tweets provocateurs, promesses alléchantes, autopromotion forcenée et un véritable show en guise de conférence de presse finale ; l’homme d’affaires germano-finlandais allant jusqu’à simuler une fausse attaque du FBI, opposant les agents à une armée de gardes du corps pulpeuses sur fond de musique techno.

(l’attaque survient aux alentours de 20′)

Ce grand raout médiatique a ameuté les médias du monde entier qui se sont hâtés de couvrir l’évènement, souvent superficiellement. La presse généraliste et les chaînes d’information se sont de manière générale bornées à évoquer les grandes lignes du nouveau service, à relayer les premiers chiffres avancés par Dotcom – 250 000 inscrits dans les premières heures – et surtout à décrire la mise en scène rocambolesque de cette ouverture. La réaction de la presse spécialisée, en revanche, a été très différente. Dire que cette dernière a accueilli froidement Mega serait un doux euphémisme : sur Twitter, blogueurs spécialisés et journalistes high-tech ont vitupéré tout le long de l’évènement, certains n’hésitant pas à rendre leur sentence avant même d’avoir pu tester le service.

Emmanuel Terregano ex-journaliste au Figaro, rédacteur en chef d’Électron Libre.

Nicolas Guillaume est blogueur pour The IT Circle.

Quitte à parfois sombrer franchement dans l’injure…

Dans les jours qui suivent, les tests pleuvent. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils sont très mitigés. Si tous saluent le « rebond » de Kim Dotcom, de nombreux sites high-tech n’en finissent pas de détecter les vulnérabilités et les défauts de ce nouveau service,  notant ici les carences de l’infrastructure technique, là des conditions générales d’utilisation (CGU) davantage tournées vers la protection de Mega que de celle de l’utilisateur. Les titres sont tout aussi féroces : « le retour du Mega merdier de Kim » sur le site du hackeur Bluetouff, « Mega : un démarrage chaotique » sur Zdnet.fr, ou encore « Cinq bonnes raisons de ne pas utiliser Mega » par l’ex-OWNI Olivier Tesquet sur Télérama. La presse généraliste embraie rapidement : le site internet du Monde souligne le peu d’adhésion des utilisateurs, le Figaro relaie les ratés du lancement, tandis que 20minutes.fr s’attarde sur les failles des CGU du site.

Mais le mal est fait : l’emballement de la première heure des médias généraliste a exaspéré au plus haut point les spécialistes – ou ceux qui se considèrent comme tel – du dossier. Dans un article publié sur son site Électron Libre, Emmanuel Torregano fulmine contre la bonne presse de Kim Dotcom et de Mega, de cette communauté d’irréductibles supporters qui, selon lui, voueraient une adoration sans bornes au fantasque businessman. « Aucun doute, Kim Dotcom a réussi son retour, du moins dans les sphères Geeks, ou celle des activistes ou sympathisants d’un Internet revendiqué comme « libre ». Du côté de reflets.info, on croit entendre « une presse qui n’a pas tarit d’éloges », tandis que le blogueur Nicolas Guillaume se demande sur Twitter si « la masse d’articles écrits sur cette daube » n’a pas mis en danger « les données de millions d’utilisateurs », dépassant d’ailleurs dans cette affirmation le nombre d’utilisateurs revendiqués jusque-là par Kim Dotcom.

Diane Saint-Requier, journaliste pour Electron Libre, ex-l’Express, ex-France 24.

Si Kim Dotcom attise tant l’hostilité à son encontre, ce n’est pas seulement en raison de sa mégalomanie avérée. Sous les cendres des hommes de paille brûlés par les journalistes (qui prétend réellement que l’entrepreneur est le sauveur du monde libre et de l’humanité ?) se cachent de véritables fractures idéologiques qui opposent depuis longtemps Kim Dotcom et toute une partie de la sphère high-tech.

Peer to peer contre direct download

Car si Megaupload et Mega ont quelque chose en commun, c’est d’abord la technique employée pour télécharger un fichier : le direct download. Tous deux reposent sur un même principe : un utilisateur dépose une musique, un film ou une vidéo sur un espace de stockage en ligne, et tous les utilisateurs qui le désirent se connectent à cet espace de stockage pour télécharger le fichier ainsi uploadé. Or, ce principe est fortement critiqué par les spécialistes des réseaux. De tels services de stockage s’arrogent en effet le droit de disposer des fichiers qu’ils hébergent comme ils l’entendent, et ils deviennent, à mesure que leur popularité grandit, des intermédiaires indispensables.

Il suffit de se souvenir de ce qu’a représenté la chute de Megaupload pour des millions d’internautes pour mesurer à quel point ce simple choix technique peut avoir des effets retentissants. La fermeture du service avait alors provoqué des pertes pures et simples de fichiers – légaux ou non – sans possibilité de les récupérer pour leurs propriétaires, et il avait mis un coup d’arrêt temporaire au téléchargement direct, le temps que d’autres acteurs reconstruisent une offre. Si l’ensemble des données passe par un seul et même tuyau, il est très simple de les empêcher de circuler : il suffit de fermer une vanne.

En contrepoint de ce système dit « centralisé », nombreux sont les professionnels des nouvelles technologies qui défendent un autre système d’échange de fichiers qui disperse les sources du téléchargement : le « peer-to-peer » dit aussi P2P. Un utilisateur peut ainsi télécharger des données en agrégeant de multiples sources différentes, ce qui diffuse la responsabilité de l’hébergement. Popularisé d’abord par les Napster, Kazaa et autres Emule, ce système existe aujourd’hui sous forme de torrents… dont la diffusion a été malmenée par la prolifération des sites de direct download. Une position défendue, entre autres, par feu OWNI (dont de nombreux ex-journalistes se retrouvent dans les rédactions de grands médias), et qu’assume le blogueur spécialisé Bluetouff : « Oui je suis anti Mega parce que c’est un service de merde qui attire principalement les wareziens qui partagent la dessus en l’engraissant (…) et ça me fait gerber. L’échange non marchand c’est pas le site minitel 2.0 de Kim, c’est le P2P. » Mais rares sont les journalistes à affirmer leur engagement.

En définitive, ce que la sphère high-tech reproche à Kim Dotcom, ce n’est pas tant son sens de la mise en scène que son sens des affaires, coupable, à ses yeux, de promouvoir un modèle centralisé, et donc dangereux pour la neutralité des réseaux. Mais en se cantonnant d’abord à une critique technique du service, ils ont délaissé les arguments de fond pour des objections sur la forme. Délaissant, au final, tout un pan de l’analyse.

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