L’irrésistible tropisme californien

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Google-killer, Facebook-killer, iPhone-killer : les journalistes high-tech, très souvent amenés à présenter de nouveaux services ou de nouveaux produits, n’hésitent pas à se servir des géants de la Silicon Valley comme d’une béquille pour mieux accrocher leurs lecteurs… au risque de sombrer dans les comparaisons hâtives, voire franchement fantaisistes.

Qui tuera les titans de la Silicon Valley ? À force de célébrer le couronnement des Google, Apple, Amazon, Samsung ou Facebook, la presse high-tech n’en finit pas de leur chercher des adversaires. Dernier David déniché pour contrer ces Goliaths, Qwant, un moteur de recherche français que la presse plaçait dans l’arène face à Google, maître quasi-absolu du secteur. Dans les titres de la presse, l’heure du face à face semblait avoir déjà sonné : « Comment un nain français veut terrasser Google » (Challenge, 14/02), Qwant : un moteur de recherche titille Google (ITespresso, site spécialisé,  14/02) « Tremble, Google, tremble ! » (la têtière d’Atlantico, le 16/02). L’enthousiasme est alors un rien  prématuré : Qwant n’était qu’en phase de bêta-test, une étape du développement qui sert à détecter les bugs. Qu’importe, les médias sont friands de ces histoires de petit poucet affrontant un ogre, d’autant plus si le héros est français et l’ogre l’un des fleurons américains.

Le procédé est loin d’être exceptionnel. Ainsi, quelques jours avant la sortie de Qwant, le Figaro titrait « Line, l’application asiatique qui défie Facebook » (11/02), une titraille qui faisait écho à un billet de Francis Pisani présentant cette application dans un blog affilié au Monde : « Une nouvelle génération de médias sociaux pourrait inquiéter Facebook » (17/12/2012).

De manière générale, les fils d’actualité high-tech foisonnent de news sur les grandes corporations américaines. Sur les 15 premiers titres de la rubrique high-tech du Figaro (le 13/03 à 13h) 4 traitent d’une actualité liée à Facebook, 3 à Google ou à l’une de ses émanations (Youtube), 2 de Microsoft, et 1 d’Apple. Sur certains médias, ils ont même une rubrique qui leur est entièrement consacrée (Obsession, Clubic, Journal du Geek). Et lors des grandes messes que sont les conférences Google I/O ou les keynotes d’Apple, la place qui est réservée à ces évènements est parfois tout bonnement écrasante.

Tristes tropismes

Le problème, c’est qu’à force de tout ramener à la Silicon Valley, les journalistes en viennent à sortir de leur rôle et à s’adonner à des prédictions hasardeuses – mais toujours prudemment interrogatives. Malheureusement pour eux, Webplug n’est pas devenu le Facebook français, comme l’envisageait Tom’s Guide en 2008, pas plus que Qaero, le précédent « Google franco-allemand » n’a supplanté la firme de Palo Alto. Certains journalistes, quant à eux, sont prêts à toutes les acrobaties pour présenter côte à côte un nouveau service et un géant du high-tech : ainsi, quand le Figaro présente Line, il parle d’une application qui « défie Facebook ». Pourtant, les deux services n’ont pas grand-chose en commun : d’un côté, le plus grand réseau social du monde qui combine des dizaines de fonctionnalités différentes (espace personnel, partage de photo, de vidéo, pages fans, publicité ciblée) ; de l’autre, une application permettant de téléphoner et d’écrire des messages gratuitement. La comparaison avec WhatsApp aurait été plus juste. Elle aurait cependant été moins « vendeuse ».

Plus grave, cette manie de la confrontation fait parfois oublier aux journalistes de prendre du recul. Qwant avait beau être français, sa technologie n’avait rien d’innovante, et pour cause : pour ses résultats, il se contente d’agréger ceux de Wikipédia, de Kurrently et surtout… ceux de Bing. Et si le « Google killer » français a vigoureusement protesté, il n’en reste pas moins que le cœur de sa fonction, le fichier « index » qui doit répertorier tous les sites web de la Toile, est actuellement celui du moteur de recherche de Microsoft. Un élément qui aurait dû pour le moins refroidir le bel enthousiasme des chroniqueurs high-tech, qui se sont contentés d’un simple rétropédalage (visible par exemple sur cet article du Figaro aux multiples mises à jour) plutôt que d’un véritable erratum.

Cette tendance à tout ramener aux géants est tel qu’aujourd’hui, les entreprises en jouent délibérément. Qwant, avec son logo inspiré de Google et son communiqué de presse sous-entendant lourdement sa compétition directe avec la firme de Palo Alto, en est un excellent exemple. Pourquoi s’en serait-elle privée ? Cette stratégie lui aura valu une médiatisation exceptionnelle, bien plus importante que ce que l’état d’avancement du projet lui aurait permis en temps normal. Au final, ce tropisme californien qui fait de Facebook ou d’Apple l’alpha et l’oméga de l’actualité high-tech n’est rien d’autre qu’un lieu-commun journalistique, et pour glaner un peu plus d’audience, on compare l’incomparable en mettant pied à pied des jeunes pousses et des entreprises tentaculaires. Quitte à enfermer le regard journalistique dans un carcan bien stérile.

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