LES ANONYMOUS, POMPE À CLICS ?

Kim Jong-Un, pastiché par les AnonymousRemarqués pour leur engagement contre la scientologie, sacralisés par leur défense acharnée de Wikileaks, les Anonymous se sont imposés dans le paysage médiatique high-tech. Aujourd’hui, les actions d’envergure menées par le collectif se font rares. Ce qui n’empêche pas les journalistes de systématiquement les relayer, aussi insignifiantes soient-elles.

C’est la dernière « news à clic » qui tombe à pic : les Anonymous ont déclaré la guerre à la Corée du Nord. Le collectif de « hacktivistes » (contraction de hackers et activistes) a ainsi publié, le 3 avril 2013, une liste d’exigences  à l’égard du régime de Pyongyang, réclamant, dans des termes qui frisent le ridicule, la démission de Kim Jong-Un, l’avènement d’une démocratie directe, l’abandon du programme militaire nord-coréen ou encore un accès libre et illimité à Internet pour l’ensemble des citoyens du pays. Si ces demandes devaient rester lettre morte, Anonymous promet de paralyser les réseaux de communication du pays.

La menace a de quoi faire sourire. La Corée du Nord est notoirement l’un des pays les moins connecté au monde. Les Anonymous seraient-ils les seuls à l’ignorer ? Dans leur texte, ils lancent des menaces frappantes de candeur : « nous sommes dans votre intranet. Nous sommes dans vos serveurs e-mails. Nous sommes dans vos serveurs web.  D’abord nous allons effacer vos données, puis nous effacerons votre « gouvernement  » dictatorial de gros durs (sic). » Le 4 avril 2013, le collectif n’en passe pas moins à l’attaque. Et ce qu’ils parviennent à accomplir laisse songeur. En guise de paralysie, les hacktivistes annoncent avoir réussi à hacker les comptes Twitter et Flickr de l’agence officielle Uriminzokkiri. Ils ont ainsi pu y poster photos et montages pastichant Kim Jong-Un en cochon, ou montrant les masques du film « V pour Vendetta », emblématiques du mouvement. Le groupe s’est également fendu d’un second communiqué où il projette de déverser « des chatons et du porno » sur l’intranet du pays ; chatons et porno qui sont, comme chacun le sait, les deux piliers fondamentaux d’une démocratie directe dénucléarisée…

Quelles seront les conséquences de ces actions ? Selon tout vraisemblance, elles seront nulles, ou presque. Le rapport de Reporter Sans Frontière sur les ennemis d’Internet est clair : dans un pays où se connecter une heure dans un des rares cybercafés du pays coûterait la moitié du salaire mensuel moyen, seule une minorité peut se connecter via satellite à l’Internet mondial. Les universitaires et les dignitaires de rang inférieur ont quant à eux accès à un intranet totalement contrôlé par le régime, qui comprend une messagerie et un accès à des sites d’information officiels, ainsi qu’aux bibliothèques des trois universités du pays. La paralysie promise semble, dans ces conditions, parfaitement illusoire. Au mieux les Anonymous perturberont-ils l’un des nombreux outils de communication du pouvoir, sans aucun impact pour l’économie ou la gestion du pays.

Le compte flickr de l'agence officielle nord-coréenne

Le compte flickr de l’agence officielle nord-coréenne, après le piratage par Anonymous

Une couverture médiatique généreuse

Mais alors, pourquoi cette action trouve-t-elle autant de relais médiatiques ? De la presse spécialisée (Clubic Pro, 01.net, Tom’s Guide, Numérama) aux parutions plus généralistes (lemonde.fr, BFMTV, Europe 1), on s’empresse de montrer ces images des comptes Twitter et Flickr, que les citoyens nord-coréens, eux, ne verront jamais.  Anonymous a bonne presse. Dans les milieux high-tech,  on se passionne pour cette organisation qui n’en est pas une, mais qui a réussi néanmoins à se construire une véritable mythologie, fondée sur un slogan « We are anonymous, we are legion » et sur l’image du masque souriant issu du film « V pour Vendetta ». On rappelle leurs anciennes luttes, des premières passes d’armes en 2008 face à l’église de scientologie jusqu’à leur guerre acharnée contre Paypal et de nombreux autres lors de l’affaire Wikileaks.

Et puis, Anonymous attire du clic. Qu’importe si leurs prouesses informatiques sont souvent techniquement simples, consistant généralement en des attaques DDOS (qui visent à submerger de connexions un service internet) ou à des defacing (le remplacement du contenu d’une page web par autre chose). Bien identifié par les habitués du Web, l’hacktiviste est un incontournable, à mi-chemin entre Robin des bois et Kevin Mitnick. Il attire la curiosité de ceux qui s’amusent de voir de « petits » internautes lambda défier des entreprises puissantes aux ressources nettement plus importantes. Confrontés à cette curiosité qui leur attire du trafic, les médias ont pris le parti de jouer le jeu. Ils relaient donc consciencieusement toutes les nouvelles qui concernent Anonymous et leurs émanations, depuis les opérations d’envergure aux anecdotes les plus triviales. Et parfois, sans guère de prise de recul.

Le cas Amanda Todd est emblématique de l’ambivalence médiatique à leur égard. En septembre 2012, cette jeune canadienne a subit un chantage à la webcam, la conduisant à se dénuder devant la caméra. Son maître chanteur a ensuite systématiquement diffusé ces images à ses amis proches, malgré les différents changements d’établissements. Avant de se suicider en octobre, Amanda Todd avait appelé à l’aide dans une vidéo postée sur Youtube. L’opinion canadienne s’est émue de l’affaire, et les Anonymous s’en sont emparés. Une semaine plus tard, le collectif affirmait avoir retrouvé la trace du bourreau d’Amanda Todd, l’accusait d’avoir publié des photos de la jeune fille sur des sites pédopornographiques, et divulguait son nom, Kody Maxson, et son adresse supposée. Une information évidemment reprise par les médias, y compris Français (ici le Parisien) qui n’hésitent guère à relayer l’identité du harceleur supposé…

Or, l’information est fausse. À l’adresse donnée par les Anonymous vit une vieille dame, qui reçoit de nombreuses menaces de mort. Le lendemain, la police canadienne dément publiquement les accusations. Le Vancouver Sun finit par retrouver Kody Maxson : il s’agissait en fait d’un hacker indépendant qui aurait voulu aider Amanda Todd à découvrir l’identité de son harceleur. L’information est évidemment relayée dans les médias, mais elle ne s’accompagne nullement d’une remise en question des pratiques du collectif, qui n’en est pourtant pas à son coup d’essai. Quelques mois avant l’affaire Amanda Todd, en juillet 2012 les Anonymous avaient publié 1600 noms de pédophiles présumés. Un appel au lynchage que les institutions judiciaires avaient largement dénoncé.

Méthodes contestables, causes aléatoires, impact tantôt impressionnant, tantôt très limité, tout, dans le fonctionnement d’Anonymous, devrait conduire les médias à la prudence. D’autant plus que n’importe quel internaute peut se revendiquer du mouvement, ou le quitter dès qu’il le désire. Pourtant, les nouvelles concernant le collectif continuent d’alimenter les rubriques high-tech. Et les actions des Anonymous, loin d’accompagner les grandes révolutions libertaires et numériques, servent désormais de chair à clic pour les sites d’actualité.

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