Facebook et la censure, la polémique perpétuelle

Une image de la manifestation des Femen, censurée par Facebook« Censure« , « puritanisme« , « infantilisation«  ! Depuis que Facebook fait respecter une stricte interdiction des images montrant des corps nus, les journalistes n’ont pas de mots assez durs pour qualifier la modération du premier réseau social au monde. Des polémiques aussi récurrentes que stériles, et pour cause : le principe qui motive Facebook est l’un des piliers du Web.

Combien de temps faudra-t-il supporter la déferlante d’articles indignés à chaque fois que Facebook censure une image de nudité ? Dernière résurgence de cette polémique increvable, la suppression d’une photo postée par le compte Facebook de l’Agence France-presse. Sur le cliché, poing levé, une Femen à demi nue se faisait agresser par un homme, non loin de la grande mosquée de Paris devant laquelle le groupe féministe manifestait. La décision de Facebook n’est motivée ni par la violence du cliché, ni par la nature de la cause, mais par la nudité du sujet. Le plus grand réseau social du monde se réserve  en effet le droit de supprimer les contenus qu’il juge inappropriés.

L’AFP connaît parfaitement les règles qui prévalent sur Facebook. Comme tous les grands médias français, elle sait utiliser le réseau social comme un outil pour élargir son audience. Comme tous les grands médias, elle a renforcé ses équipes avec des « social media editor », ces journalistes spécialisés dans les réseaux sociaux, chargés de prendre en main ces « nouveaux » canaux de diffusion que sont Twitter, Tumblr, Pinterest et, évidemment, Facebook. Et pourtant, elle a sciemment décidé d’aller à l’encontre de ces règles, pleinement consciente que la censure provoque souvent un regain d’attention pour une information. On appelle cela un effet Streisand. Pour l’entretenir, l’Agence s’est d’ailleurs fendue d’un post de blog et d’une nouvelle image ironisant sur les termes de la « déclaration des droits et des responsabilités » de Facebook. Le sarcasme est facile, il est surtout peu risqué : le réseau social est attaqué depuis des années pour son intransigeance.

Psychanalyse et anti-américanisme

Car la décision de Facebook n’a rien d’exceptionnelle. Déjà en février 2011, le service avait suscité une vague d’indignation en supprimant le compte d’un artiste danois qui avait choisi d’utiliser une image du tableau de Gustave Courbet, L’Origine du monde, comme photo de profil. En août 2012, la page Facebook d’Atlantico tentait de poster une image du même tableau : suspendue ! Le pure-player, ulcéré, n’hésitait pas à parler de « puritanisme », de « censure aveugle », et convoquait même un écrivain-philosophe, Luis de Miranda, pour analyser la décision. « le tableau révèle en soi l’origine même de Facebook puisque le réseau social a été créé par des étudiants (…) pour noter l’apparence des étudiantes à partir du trombinoscope de leur université. Une hypothèse probable est celle de la volonté de Facebook de censurer ses propres origines. » Et de poursuivre, après cette éclairante psychanalyse d’un service web : « Nous assistons à une américanisation des esprits à travers Facebook qui se manifeste par la volonté de chasser tout ce qui a trait au politiquement incorrect, domaine où la France et une partie de l’Europe excellent davantage « .

Américain, donc anglo-saxon, donc pudibond : ce raisonnement se retrouve à chaque fois qu’il est question de la modération des images de nus. Quand, en mars 2013, il est question de restreindre les images de “nus artistiques” sur le réseau social de partage d’images Pinterest, Numerama s’empresse de pointer la “culture américaine qui rejette la nudité du corps dans les médias” et qui “deviendrait universelle avec la mondialisation des services en ligne”. Ce dernier point n’a pourtant guère de sens : tous les services en ligne ne sont-ils pas par essence mondiaux, puisqu’ils sont accessibles sur Internet ?

Point Godwin, le point Staline

Parfois, les journalistes se font prédicateurs. Lorsque, toujours en mars 2013, le musée du Jeu de Paume voit sa page bloquée durant 24h en raison de la publication d’un croquis de femme nue, et déclare finalement qu’il s’auto-censurera pour éviter de tels déboires, les sommités du journalisme web organisent la contre-attaque. Sur Numerama, Guillaume Champeau feint de s’en étonner: “Le plus troublant dans l’histoire est peut-être qu’une seule société commerciale puisse aujourd’hui exercer, au nom d’un milliard d’individus sur Terre, un jugement sur « ce qui relève de l’art et de la pornographie »(…) Sur Ecrans, le blog de libération, on se déchaîne. Dans un premier article, publié le 11 mars 2013, Erwan Cario fustige “une grande entreprise d’infantilisation des utilisateurs”. “Ce genre de censure morale est inacceptable (…). Si j’ai décidé, en tant qu’adulte responsable, d’aimer la page d’une institution (…), je n’ai pas besoin que Facebook me protège en aseptisant des propos que lui seul juge déplacés.”

Mais au jeu de la surenchère, c’est Pierre Marcelle qui emporte aisément le premier prix. Dans ce second article publié sur Ecrans, il déclare : “[La censure] est désormais mécanique, robotisée, et susceptible de se déclencher automatiquement à l’initiative de n’importe quel crétin, n’importe quelle balance, dont un signalement à l’autorité webmatique épousera la lettre de la charte Facebook. Ainsi le risque est-il devenu considérable de regarder toute censure comme, pire que « normalisée » (à la façon d’une contre-révolution stalinienne à Prague, durant l’été 1968), normale – autant dire légitime.”

La responsabilité de l’hébergeur, pilier du Web

Ce qu’oublient de dire Erwan Crio, Guillaume Champeau, Pierre Marcelle et tant d’autres, c’est que le choix de Facebook est en fait parfaitement conforme à ce que l’on attend légalement de lui. Au regard du droit, Facebook est un hébergeur. Lorsque l’un de ses utilisateurs met en ligne des données (texte, photos, vidéos), elles sont hébergées sur des serveurs possédés par Facebook, et ce sont les services informatiques de Facebook qui permettent à ces données d’être publiées. Et si demain un internaute devait porter plainte devant un tribunal en raison de l’affichage d’un contenu choquant, Facebook serait partiellement responsable de l’affichage de ce contenu.

En France, c’est ce principe, nommé responsabilité de l’hébergeur, et défini par la Loi de Confiance sur l’Economie Numérique (LCEN), qui prévaut. Tout comme la presse, vecteur de la liberté d’expression, est encadrée par des interdits légaux (interdictions de la diffamation, de l’injure, de la menace de mort, de l’appel à la haine raciale), la liberté d’expression sur Internet s’exerce en général sur des services tiers (Facebook, Twitter, Tumblr, WordPress, mais aussi n’importe quel hébergement par OVH, Gandi, 1&1, etc.) Et ces services tiers sont également responsables de ce qu’ils publient. Plus exactement, l’article 6 de la LCEN leur demande de réagir “promptement” pour retirer les données qui leur sont signalées.

Or, comment assurer cette promptitude lorsque l’on compte un milliard de membres qui postent régulièrement tous types de contenus sur le site ? Facebook avait en fait deux solutions. La première aurait été de respecter les législations en vigueur dans chacun des pays de ses membres, c’est à dire peu ou prou l’ensemble des pays du globe. Il aurait alors dû recruter une armée de juristes chargés de juger les cas litigieux au regard de chaque législation nationale. La seconde était de tracer une limite – ici, la nudité des corps – et d’interdire uniformément et automatiquement les contenus qui dépassent cette limite, c’est à dire ceux qui montrent des mamelons, des pénis, des vulves. Facebook étant une entreprise dirigée par un informaticien, elle a logiquement opté pour l’automatisation.

Ainsi Facebook, loin d’agir en Big Brother imposant sa morale puritano-américaine sur le monde, se borne finalement à agir comme la loi s’attend à ce qu’il le fasse, conformément à une charte interne qui est imposée à ses utilisateurs comme sur n’importe quel service, dans n’importe quelle entreprise. Mais que vaut cette prudence, face à l’indignation facile à l’encontre du bouc-émissaire récurrent de la presse ?

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